Une belle histoire de manipulation médiatique

juillet 23, 2010 by Anne Sinclair  
Filed under Tranches de vie

Elle vaut la peine d'être racontée en détails, car elle est révélatrice d'un certain climat.

Tout a commencé, en début de semaine, par une vidéo mise en ligne sur le site internet du journaliste républicain et très conservateur, Andrew Breitbart.

On croit assister (car finalement, la vidéo était tronquée) à un aveu de discrimination raciale, dans le discours d’une fonctionnaire du Département de l’Agriculture, Shirley Sherrod, qui semble reconnaître que, lorsqu’elle travaillait dans une ONG en 1986, elle avait volontairement limité son aide et son soutien à un fermier blanc, parce qu’il était blanc.

Aussitôt tout s’emballe : les médias républicains, FoxNews et Glenn Beck en tête, récupèrent l’affaire et diffusent en boucle la vidéo à la télévision. Suivent des affrontements, heure par heure, entre les mouvements d’opposition et les associations luttant contre le racisme (mais aussi les mouvements racistes, trop contents de l’aubaine).
Le lendemain, la polémique gagne les élus, puis la Maison Blanche au point que Shirley Sherrod se voit renvoyée du Département de l’Agriculture et que Tom Vilsack, le ministre en charge, multiplie les communiqués à la presse pour expliquer que de telles pratiques sont bien entendu inexistantes dans son administration.

Cependant, alors que les médias républicains parlent "du racisme à l’envers" du clan Obama, listant le nombre d’afro-américains promus lors de son arrivée et cherchant à faire enfler une affaire qui pourrrait bien distraire l’attention de l'opinion publique et des acteurs politiques à la veille du vote crucial sur la réforme financière de Wall Street, la défense de Shirley Sherrod s’organise.

Et les premiers détails livrés par l'Association nationale pour l'avancement des personnes de couleur (NAACP, the National Association for the Advancement of Colored People), pour laquelle Madame Sherrod avait donné ce fameux discours, viennent de nouveau perturber toute la scène politico-mediatique.

En effet, non seulement cette vidéo, datant du mois de mars dernier, a été –savamment– tronquée mais surtout, à l’écoute du discours complet, on s’aperçoit que Shirley Sherrod dénonce au contraire les comportements racistes qui peuvent exister dans le monde agricole et explique comment elle avait dédié sa carrière à promouvoir l’apaisement et la bonne entente entre les gens de différentes couleurs…

Aussi a-t-on vu hier les mêmes médias, et les mêmes responsables politiques, défiler devant caméra pour présenter leurs excuses à l’employée du Département de l’Agriculture – qui sera d’ailleurs réintégrée dès lundi.
Hier, Robert Gibbs, le porte-parole de la Maison Blanche a déclaré que " Madame Sherrod mérite sans aucun doute des excuses (car) tous les acteurs (de cette affaire) se sont prononcés sans connaître tous les faits". Puis, ce fut au tour de Tom Vilsack de revenir devant les micros pour expliquer qu’il regrettait sa décision "prise dans la hâte" et qu’il allait proposer à Madame Sherrod soit de retrouver son bureau, soit un nouvel emploi "tirant avantage de l’expérience qu’elle a vécu ces derniers jours".

Enfin, hier après-midi, la Maison Blanche faisait savoir que Barack Obama, en personne, avait appelé Shirley Sherrod "pour exprimer ses regrets et assurer de la sincérité des excuses de son administration".
 ("The president expressed to Ms. Sherrod his regret about the events of the last several days. He emphasized that Secretary Vilsack was sincere in his apology yesterday, and in his work to rid USDA of discrimination. The president told Ms. Sherrod that this misfortune can present an opportunity for her to continue her hard work on behalf of those in need, and he hopes that she will do so.")

Bref, une belle manip' dans une Amérique, où le moindre soupçon de discrimination raciale peut mettre en branle tous les medias et les institutions.
Hier soir, une chose était sûre : ce dossier est clos et alors que Shirley Sherrod est reçue sur tous les plateaux télés, les protagonistes honteux de l’affaire (mais le sont-ils pour de vrai ?) demeurent, eux, injoignables…

Mais il reste que cette histoire, dont l’emballement médiatique rappelle celui qui avait eu lieu lorsqu’un professeur noir d’Havard avait été appréhendé par une police qui le soupçonnait de fractionner sa propre porte, illustre à quel point, hélas, ceux qui ont fait de l’élection de Barack Obama la première pierre d’une Amérique "post-raciale" ont encore beaucoup de chemin à parcourir.

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